Un « coupe-file » qui fait polémique sur les réseaux sociaux
L’affaire Tessan : quand la téléconsultation devient payante
Le week-end dernier, les réseaux sociaux se sont enflammés après qu’un internaute a partagé son expérience avec les cabines de téléconsultation Tessan, installées dans certaines pharmacies françaises. Son tweet, consulté plus de quatre millions de fois, dénonçait une option permettant de payer 5 euros pour « passer en priorité » dans la file d’attente virtuelle. Une révélation qui a provoqué un véritable tollé.
Selon BFM TV, cette plateforme de téléconsultation propose effectivement de payer plus cher pour accéder plus rapidement à un médecin, une pratique vivement critiquée par les syndicats de pharmaciens qui y voient une dérive dangereuse.
Des témoignages de patients qui dénoncent une pratique choquante
Une patiente a raconté à 20 Minutes son expérience du 7 septembre dernier. Confrontée à un temps d’attente initial compris entre 1 heure et 1h20, elle a décidé de payer ces 5 euros non remboursables. Résultat ? « J’ai vu le nombre de patients se réduire en quelques minutes. Au total, j’ai dû attendre 15 minutes », témoigne-t-elle, avant d’ajouter : « C’est dégueulasse pour ceux qui ne peuvent pas payer. »
Ce sentiment d’injustice résonne particulièrement dans un contexte où l’accès aux soins devient de plus en plus difficile pour de nombreux Français, notamment dans les zones touchées par la désertification médicale.
Comment fonctionne réellement ce système controversé ?
Une « salle d’attente séparée » ou un vrai coupe-file ?
Face à la polémique, Julien Cutolo, PDG de Tessan, a tenté de clarifier la situation auprès d’Actu.fr. Selon lui, il ne s’agirait pas d’un coupe-file à proprement parler, mais d’une « salle d’attente séparée » redirigeant vers d’autres médecins. Une nuance qui peine à convaincre les utilisateurs et les professionnels de santé.
Le système fonctionnerait ainsi : les patients qui se présentent sans rendez-vous sont placés dans une salle d’attente mutualisée. En payant 5 euros, ils accèdent à une salle d’attente distincte, liée au « hub de santé Tessan », où le temps d’attente serait réduit à moins de 15 minutes.
Les explications du PDG de Tessan face à la controverse
« Chaque patient a la possibilité d’accéder à une téléconsultation classique sur rendez-vous sans frais supplémentaires », se défend Julien Cutolo auprès de France 3 Occitanie. « Cette option est proposée uniquement aux gens qui viennent sans rendez-vous. En fait, nous facturons la prise de rendez-vous instantanée. C’est dans le but de fluidifier le temps d’attente et de le réduire à moins de 15 minutes. »
💡 Bon à savoir : Actuellement, 1.600 pharmacies en France sont équipées de cabines de téléconsultation Tessan, un chiffre qui témoigne de l’ampleur du déploiement de ce service face à la désertification médicale.
Les services inclus dans cette option à 5 euros
Selon le PDG de Tessan, ces 5 euros ne serviraient pas uniquement à « couper la file », mais donneraient accès à un service plus complet comprenant :
– Un suivi en ligne personnalisé
– Des ordonnancements
– Une garantie de consultation en moins de 15 minutes
– Un accès à un réseau de médecins dédié
Reconnaissant néanmoins une « maladresse » dans la formulation affichée sur les bornes, Julien Cutolo a annoncé que les messages seraient prochainement modifiés pour éviter toute confusion.
Que dit la loi sur ces pratiques de téléconsultation payante ?
Le cadre légal de la téléconsultation en France
La téléconsultation est reconnue en France comme un acte médical à part entière depuis 2018. Définie par le Code de la santé publique, elle possède la même valeur qu’une consultation en présentiel et est remboursée par l’Assurance Maladie à hauteur de 70% du tarif conventionné, soit 25€ pour un médecin généraliste de secteur 1.
Pour bénéficier de ce remboursement, le patient doit généralement respecter le parcours de soins coordonné, c’est-à-dire consulter son médecin traitant ou un médecin orienté par celui-ci. Des exceptions existent toutefois pour les personnes de moins de 16 ans, en situation d’urgence, ou n’ayant pas de médecin traitant disponible rapidement.
Une zone grise dans la réglementation
C’est là que le bât blesse : si la téléconsultation médicale elle-même est strictement encadrée, les « services additionnels » proposés par les plateformes ne le sont pas. Ces frais supplémentaires, qui varient généralement entre 5 et 20 euros selon les plateformes, ne rémunèrent pas l’acte médical mais sont facturés pour des « prestations optionnelles complémentaires ».
Cette distinction crée une véritable zone grise juridique. Techniquement, la pratique est légale puisqu’elle ne concerne pas l’acte médical en lui-même. Moralement et éthiquement, elle pose question car elle crée une inégalité d’accès basée sur la capacité financière des patients.
L’agrément obligatoire depuis 2024 : un garde-fou insuffisant ?
Depuis 2024, les sociétés de téléconsultation employant des médecins salariés doivent obtenir un agrément ministériel pour que leurs actes soient remboursés par l’Assurance Maladie. Cet agrément impose notamment :
– La facturation au tarif opposable (secteur 1) sans dépassement d’honoraires
– L’interdiction de facturer des frais supplémentaires aux patients pour l’acte médical
– Le respect de normes d’interopérabilité, de sécurité et d’éthique
Toutefois, cet agrément n’interdit pas explicitement les frais pour des « services complémentaires », créant ainsi une brèche que certaines plateformes exploitent.

Une médecine à deux vitesses qui inquiète les professionnels
Les syndicats de pharmaciens et médecins montent au créneau
La réaction des professionnels de santé ne s’est pas fait attendre. Les syndicats de pharmaciens, pourtant favorables au déploiement de la téléconsultation en officine, dénoncent fermement cette pratique qui, selon eux, crée une « médecine à deux vitesses ».
Cette expression, lourde de sens, fait référence à un système où la qualité et la rapidité d’accès aux soins dépendent de la capacité financière du patient plutôt que de son besoin médical réel. Un principe qui va à l’encontre des valeurs fondamentales du système de santé français, basé sur l’égalité d’accès aux soins.
MG France interpelle le ministère de la Santé
Le syndicat MG France, représentant les médecins généralistes, a même interpellé le ministère de la Santé pour demander une correction du décret qui, en autorisant ces « prestations optionnelles complémentaires », aurait créé une brèche dans la réglementation. Selon le syndicat, cette faille permet la généralisation de ces « passe-droits » payants.
« Ces services créent une inégalité d’accès aux soins inacceptable. La rapidité de prise en charge ne devrait dépendre que de l’urgence médicale, pas du portefeuille du patient. » – Position de MG France
Le risque d’inégalité d’accès aux soins
L’Assurance Maladie partage ces préoccupations et condamne fermement ces pratiques. Le risque est double :
1. Exclusion des patients précaires : Les personnes aux revenus modestes, déjà fragilisées par les difficultés d’accès aux soins, se retrouvent pénalisées
2. Normalisation d’une logique marchande : Si cette pratique se généralise, elle pourrait transformer progressivement notre système de santé solidaire en un système à deux vitesses
📊 Il est important de noter que ces 5 euros ne sont remboursés ni par l’Assurance Maladie ni par les mutuelles, représentant donc un reste à charge intégral pour le patient.
Les alternatives gratuites pour consulter rapidement
Les plateformes agréées sans frais supplémentaires
Heureusement, de nombreuses alternatives existent pour accéder rapidement à une téléconsultation sans payer de frais supplémentaires. Plusieurs plateformes agréées proposent des services de qualité, entièrement remboursés par l’Assurance Maladie.
Medadom se distingue particulièrement en offrant un accès immédiat à un médecin généraliste français, 7 jours sur 7 de 6h à 23h, avec un temps d’attente moyen inférieur à 15 minutes, sans aucun frais de service additionnel et avec un tiers payant systématique. Une alternative idéale pour ceux qui refusent de payer pour accélérer leur prise en charge.
Qare, Doctolib, Livi : comparatif des services
Voici un aperçu des principales plateformes de téléconsultation disponibles en France :
| Plateforme | Horaires | Spécialités | Particularités |
|---|---|---|---|
| Qare | 6h-minuit, 7j/7 | Généralistes + spécialistes | Avec ou sans RDV, remboursable |
| Doctolib | Variable selon praticien | Très large choix | Grande base de praticiens |
| Livi | 6h-minuit, 7j/7 | +700 médecins, nombreuses spécialités | Agrément valide jusqu’en 2027 |
| Medadom | 6h-23h, 7j/7 | Généralistes | Tiers payant systématique, <15min d’attente |
| Maiia | Variable | Généralistes + spécialistes | Consultations parfois gratuites pour ALD |
Les solutions pour les patients sans mutuelle
Pour les patients bénéficiaires de la Complémentaire Santé Solidaire (CSS) ou en affection de longue durée (ALD), le tiers payant est systématiquement appliqué, évitant toute avance de frais. Certaines plateformes comme Medaviz et MédecinDirect sont même entièrement gratuites pour les assurés couverts par certaines mutuelles ou contrats d’entreprise.
✨ Astuce santé : Avant de payer des frais supplémentaires, vérifiez toujours si votre mutuelle propose un service de téléconsultation gratuit. De nombreux contrats incluent désormais cet avantage !
Téléconsultation en cabine : ce qu’en pensent vraiment les utilisateurs
Des patients satisfaits de l’accessibilité mais vigilants
Les retours d’expérience des patients sur les cabines de téléconsultation sont globalement positifs concernant l’accessibilité et la rapidité du service. Beaucoup apprécient la présence d’outils médicaux classiques (tensiomètre, thermomètre, stéthoscope connecté) permettant au médecin d’examiner le patient à distance de manière plus complète.
« C’est très bien pour des petites choses et un bon dépannage face à la difficulté d’obtenir un rendez-vous médical classique », témoigne un utilisateur. D’autres soulignent la facilité d’utilisation et la possibilité de maintenir un suivi médical, même en période de forte tension sur le système de santé.
Cependant, des réserves sont émises. Certaines expériences ont été qualifiées de « surréalistes », évoquant des consultations parfois trop courtes ou un manque de profondeur dans l’examen. La Haute Autorité de Santé (HAS) a d’ailleurs mis en garde contre des risques de retards ou d’erreurs de diagnostic liés à la téléconsultation.
Les pharmaciens face à la désertification médicale
Pour les pharmaciens, ces cabines représentent une réponse concrète à la désertification médicale, un combat qu’ils mènent depuis des années. En offrant un espace confidentiel équipé de dispositifs médicaux connectés, ils enrichissent leur offre de services et contribuent à fluidifier le parcours de soins, particulièrement pour les patients sans médecin traitant ou nécessitant un simple renouvellement d’ordonnance.
L’assistance du pharmacien pour l’utilisation des appareils connectés s’avère également précieuse pour réduire la fracture numérique, notamment auprès des personnes âgées ou peu familières avec les technologies.
Les médecins partagés entre modernité et éthique
Du côté des médecins, les avis sont plus partagés. Certains y voient une « plus-value » pour moderniser leur pratique et offrir un service complémentaire, y compris financièrement pour des actes auparavant non rémunérés comme les renouvellements d’ordonnance.
Néanmoins, un consensus émerge : « rien ne remplacera l’examen clinique ». Des professionnels expriment des critiques plus virulentes, qualifiant certaines cabines de « solutions farfelues » où l’aspect financier prendrait le pas sur l’aspect médical. Des préoccupations sont soulevées concernant les dérives potentielles, telles que les arrêts de travail abusifs ou une facturation excessive, ayant d’ailleurs mené à un durcissement des règles par la Sécurité sociale.
Vers une régulation plus stricte de ces pratiques ?
Les pistes pour garantir l’égalité d’accès
Face à cette controverse, plusieurs pistes de régulation sont évoquées par les professionnels de santé et les autorités :
- Interdiction explicite des frais de priorité : Modifier le décret pour interdire clairement toute facturation liée à la réduction du temps d’attente
- Contrôle renforcé des plateformes agréées : Vérifier que les conditions d’agrément sont respectées, notamment l’absence de frais supplémentaires pour les patients
- Transparence obligatoire : Imposer une information claire sur les tarifs et les services inclus ou non dans le remboursement
- Sanctions dissuasives : Prévoir des pénalités pour les plateformes qui contournent l’esprit de la réglementation
Le rôle de l’Assurance Maladie dans l’encadrement
L’Assurance Maladie dispose de plusieurs leviers pour encadrer ces pratiques. Elle peut notamment :
– Retirer l’agrément des plateformes ne respectant pas l’éthique d’accès aux soins
– Refuser le remboursement des actes réalisés via des plateformes pratiquant la discrimination par le prix
– Communiquer activement auprès des patients sur leurs droits et les alternatives gratuites disponibles
Le débat sur les « coupe-files » payants en téléconsultation révèle une tension fondamentale entre innovation technologique et préservation des valeurs de notre système de santé. Si la téléconsultation représente indéniablement une avancée pour améliorer l’accès aux soins, particulièrement dans les zones sous-dotées en médecins, elle ne doit pas devenir un outil de marchandisation créant une médecine à deux vitesses.
Les patients disposent heureusement de nombreuses alternatives gratuites et remboursées pour consulter rapidement un médecin à distance. Face à un temps d’attente important, mieux vaut explorer ces options plutôt que de céder à la tentation du « coupe-file » payant. Car au-delà de l’aspect financier individuel, c’est le principe même d’égalité d’accès aux soins qui est en jeu – un principe fondateur de notre système de santé qu’il convient de préserver avec vigilance 🏥













