Une affaire qui secoue le monde de la télémédecine en ophtalmologie
Les faits : des milliers d’ordonnances délivrées à distance
Le Dr G., ophtalmologiste exerçant à Paris, a développé une pratique pour le moins controversée. Plutôt que de recevoir ses patients en consultation, il s’appuyait sur des contrôles d’acuité visuelle réalisés directement par des opticiens dans leurs magasins. Ces données étaient ensuite transmises via une plateforme internet, Sym Lab Group, qui promettait à ses clients opticiens un “avis médical” en moins de 24 heures.
Les chiffres donnent le vertige : la plateforme revendique plus de 2 500 opticiens utilisateurs, 15 médecins ophtalmologues partenaires et plus de 100 000 patients déjà “accompagnés” grâce à ce système de télé-expertise. Mais derrière ces statistiques impressionnantes se cache une réalité bien plus préoccupante.
La chambre disciplinaire de l’Ordre des médecins a été formelle dans sa décision : “le processus mis en place par la plateforme ne paraît pas de nature à assurer l’élaboration d’un diagnostic consciencieux”. Plus encore, elle estime que ce fonctionnement ne respecte “ni les conditions de la télé-expertise, selon laquelle un professionnel de santé se borne à solliciter l’avis d’un médecin, ni celles d’une téléconsultation, qui implique que le médecin voie le patient”.
📌 Bon à savoir : Depuis octobre 2025, la plateforme Sym Lab Group est placée en redressement judiciaire, signe des difficultés juridiques et financières qu’elle rencontre suite aux investigations menées par les autorités sanitaires.
Le problème du “compérage” médical
Au-delà de la question déontologique, l’Ordre des médecins a également relevé un aspect financier troublant. En délivrant ces ordonnances, l’ophtalmologiste “participe de façon déterminante au développement” des ventes des opticiens clients de la plateforme. Cette pratique viole l’article du code de la santé publique interdisant le “compérage” entre un médecin et un autre professionnel de santé.
Concrètement, cela signifie qu’il existait une relation commerciale indirecte entre le médecin et les opticiens, créant un conflit d’intérêts potentiel. Le médecin n’était plus seulement un prescripteur indépendant, mais un maillon d’une chaîne commerciale visant à faciliter les ventes de lunettes.
Quand la télémédecine dérape : ce que dit la loi
Les règles strictes de la téléconsultation en France
La télémédecine en France n’est pas un Far West numérique. Elle est encadrée depuis la loi “Hôpital, Patients, Santé et Territoires” (HPST) de 2009, qui définit cinq actes médicaux principaux : la téléconsultation, la télé-expertise, la télésurveillance, la téléassistance et la régulation médicale. Depuis 2018, elle fait même partie du droit commun de l’Assurance maladie pour le remboursement.
Pour qu’une téléconsultation soit valide, plusieurs conditions doivent être réunies :
– Le professionnel de santé doit juger cette modalité pertinente
– Le consentement du patient est obligatoire
– Un contact visuel et oral synchrone (vidéotransmission) doit être établi
– Les téléconsultations doivent alterner avec des consultations en présentiel
– Un médecin libéral ne doit pas dépasser 20% de son activité annuelle en actes à distance
🔍 Important : Même si des assouplissements ont été accordés pendant la crise sanitaire de 2020, ces règles fondamentales restent d’actualité en 2026.
Ce qui différencie téléconsultation et télé-expertise
La confusion entre ces deux modalités est au cœur de l’affaire. La télé-expertise permet à un professionnel de santé de solliciter l’avis d’un médecin spécialiste à distance, en lui transmettant des données médicales. Mais elle ne dispense pas d’un examen clinique initial du patient par un professionnel de santé qualifié.
La téléconsultation, elle, est une véritable consultation médicale à distance, avec échange direct entre le médecin et le patient par vidéotransmission. C’est cette interaction qui permet au médecin d’établir un diagnostic consciencieux.
Or, dans le cas de la plateforme Sym Lab Group, ni l’une ni l’autre de ces conditions n’était remplie. Les opticiens réalisaient des mesures d’acuité visuelle, les transmettaient au médecin qui, sans voir le patient, délivrait une ordonnance. Cette pratique s’apparente davantage à une simple validation administrative qu’à un acte médical réel.
Le rôle des orthoptistes et des opticiens : ce qui est autorisé
Il existe pourtant des protocoles légaux de coopération en ophtalmologie. Des dispositifs comme le protocole Muraine ou RNM permettent aux orthoptistes de réaliser des bilans visuels complets à distance, dont les résultats sont ensuite transmis à un ophtalmologiste pour interprétation.
De même, un opticien peut adapter une prescription existante pour les patients de plus de 16 ans, si l’ordonnance est encore valide et si le prescripteur ne s’y est pas opposé. Mais attention : cette adaptation ne concerne que le renouvellement, pas une première prescription. Et l’opticien doit rediriger le patient vers un ophtalmologiste s’il suspecte un problème médical.
| Type d’intervention | Professionnel autorisé | Conditions |
|---|---|---|
| Première prescription de lunettes | Ophtalmologiste ou orthoptiste (protocole spécifique) | Examen clinique complet obligatoire |
| Renouvellement d’ordonnance | Opticien | Ordonnance valide, patient > 16 ans, pas d’opposition du prescripteur |
| Adaptation de correction | Orthoptiste (protocole RNM) | Bilan visuel complet, transmission à l’ophtalmologiste |
| Téléconsultation | Ophtalmologiste | Contact visuel et oral synchrone avec le patient |
La différence fondamentale ? Dans tous ces cas légaux, il y a soit un examen direct du patient, soit une véritable téléconsultation avec interaction. Ce qui n’était pas le cas avec le système mis en place par le Dr G.
Les patients dans tout ça ? Entre satisfaction apparente et risques réels
Des avis positifs qui masquent des pratiques problématiques
Paradoxalement, les retours des patients sur la plateforme Sym Lab semblent plutôt positifs. Sur Trustpilot, elle affiche une note moyenne de 4,5 sur 5. Les utilisateurs saluent la rapidité de la prise de rendez-vous, l’absence d’attente, le professionnalisme du personnel et même la possibilité de paiements échelonnés.
Des prénoms comme Walid, Emma ou Anne Sophie sont régulièrement cités pour leur amabilité. Certains patients apprécient également la proximité géographique des points de consultation, notamment grâce aux “médicobus Sym Optic” qui se déplacent dans les zones éloignées des centres urbains.
Cette satisfaction apparente s’explique facilement : face aux délais d’attente parfois interminables pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste (plusieurs mois dans certaines régions), la promesse d’une ordonnance en 24 heures est évidemment séduisante. 💨
Les alertes des professionnels de santé
Mais cette rapidité a un prix : la qualité des soins. Le Conseil National Professionnel d’Ophtalmologie (CNPO) a publié des règles de bonnes pratiques très claires : une simple mesure d’acuité-réfraction suivie d’une prescription ne peut être considérée comme une consultation ou un avis médical.
Pourquoi ? Parce qu’un examen ophtalmologique complet ne se limite pas à déterminer si vous voyez bien de loin ou de près. Il permet également de :
– Dépister des pathologies oculaires graves (glaucome, DMLA, rétinopathie diabétique…)
– Vérifier la santé de la rétine et du nerf optique
– Détecter des signes de maladies générales (hypertension, diabète…)
– Adapter la correction en fonction de l’état de santé global du patient
Le CNPO parle de “perte de chance” pour le patient : en ne bénéficiant pas d’un examen clinique approfondi, celui-ci risque de passer à côté d’une pathologie qui aurait pu être détectée précocement. Une ordonnance de lunettes peut être correcte sur le plan optique, mais totalement inadaptée si elle ne prend pas en compte l’état de santé oculaire global.
“La télémédecine doit rester de la médecine et respecter le code de déontologie” – Vincent Dedes, président du Syndicat national des ophtalmologistes français (Snof)
Cette citation, publiée sur LinkedIn suite à la sanction du Dr G., résume parfaitement l’enjeu : l’innovation technologique ne doit pas se faire au détriment de la qualité des soins.
Un phénomène qui dépasse les frontières : d’autres affaires similaires
Les plateformes d’ordonnances en ligne dans le viseur
L’affaire du Dr G. n’est malheureusement pas un cas isolé. Dès 2023, la justice française a ordonné le blocage de sites comme Ophtalmos.io et Ophtalmo.io, à la demande du Snof, de l’Assurance maladie et de l’Ordre des médecins.
Ces plateformes vendaient des ordonnances pour des verres correcteurs et des lentilles de contact, souvent signées par des ophtalmologistes étrangers (allemands ou polonais), après un simple questionnaire ou des données fournies par les opticiens, sans réelle consultation médicale. Le Dr Thierry Bour, alors président du SNOF, avait dénoncé l’utilisation de ces systèmes par certains magasins d’optique.
Le phénomène ne se limite pas à l’ophtalmologie. Des dérives similaires ont été observées dans d’autres spécialités. Un médecin généraliste a par exemple été sanctionné d’une interdiction d’exercer de deux ans (dont un avec sursis) pour avoir délivré des arrêts maladie via une plateforme sur la base de questionnaires pré-remplis et de consultations très brèves.
Les réponses des autorités sanitaires
Face à ces abus, les autorités ont réagi. En février 2026, un projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales a proposé des amendements ciblant spécifiquement les dérives en optique et audioprothèse.
Ces amendements visent notamment à :
– Rendre illégales les plateformes ayant pour objectif principal de délivrer ou renouveler des ordonnances d’ophtalmologie via la télémédecine sans examen conforme
– Exiger qu’une prescription en ligne soit obligatoirement précédée d’une communication orale synchrone (téléphone ou visioconférence) entre le prescripteur et le patient
– Rendre obligatoire la mention du mode d’obtention de la prescription sur l’ordonnance et lors de la facturation à l’Assurance maladie
L’Assurance maladie a également mis en place des mesures pour limiter le remboursement des arrêts de travail de plus de trois jours prescrits en téléconsultation par un médecin qui n’est pas le médecin traitant, afin de lutter contre les fraudes.
Le Conseil national de l’Ordre des médecins a exprimé des préoccupations concernant l'”uberisation” de la pratique médicale et le manque de régulation des offres de télémédecine en dehors du parcours de soins.
Comment obtenir une ordonnance de lunettes en toute légalité ? 🔍
Les bonnes pratiques pour renouveler sa correction visuelle
Vous avez besoin de nouvelles lunettes ? Voici ce que vous devez savoir pour rester dans le cadre légal et bénéficier de soins de qualité :
Pour une première prescription : Vous devez obligatoirement consulter un ophtalmologiste (ou un orthoptiste dans le cadre de protocoles spécifiques). Un simple test chez l’opticien ne suffit pas.
Pour un renouvellement : Si vous avez déjà une ordonnance valide, votre opticien peut l’adapter, à condition que :
– Vous ayez plus de 16 ans
– L’ordonnance soit encore dans sa période de validité
– Le prescripteur n’ait pas mentionné d’opposition au renouvellement
– L’opticien ne détecte pas de problème nécessitant une consultation médicale
Durée de validité des ordonnances :
– Moins de 16 ans : 1 an
– Entre 16 et 42 ans : 5 ans
– Plus de 42 ans : 3 ans
⚠️ Attention : Ces durées peuvent être réduites par le médecin prescripteur s’il l’estime nécessaire pour des raisons médicales.
Reconnaître une plateforme de télémédecine fiable
Si vous envisagez une téléconsultation en ophtalmologie, voici les critères à vérifier :
✅ Le médecin doit vous voir et vous parler : Une vraie téléconsultation implique une vidéotransmission, pas un simple questionnaire écrit.
✅ Vérifiez l’inscription du médecin : Tous les médecins exerçant en France doivent être inscrits au tableau de l’Ordre. Vous pouvez vérifier cette information sur le site du Conseil national de l’Ordre des médecins.
✅ Privilégiez votre médecin traitant ou un médecin qui vous connaît : La téléconsultation fonctionne mieux dans le cadre d’un suivi régulier.
✅ Méfiez-vous des promesses trop alléchantes : Une ordonnance en quelques clics sans aucun examen devrait vous alerter.
✅ Assurez-vous que la plateforme respecte le RGPD : Vos données de santé sont sensibles et doivent être protégées.
Vos droits en tant que patient
Vous avez le droit de :
– Choisir librement votre professionnel de santé
– Refuser une téléconsultation si vous préférez une consultation en présentiel
– Demander des explications sur le mode de consultation proposé
– Exiger la confidentialité de vos échanges
– Accéder à votre dossier médical
Si vous avez des doutes sur la légalité d’une pratique, n’hésitez pas à contacter l’Ordre des médecins de votre région ou votre caisse d’Assurance maladie.
Les leçons d’une sanction exemplaire
Ce que change cette décision pour la profession
La sanction du Dr G. envoie un signal fort à l’ensemble de la profession. Le président du Snof, Vincent Dedes, a d’ailleurs qualifié cette décision de “sanction exemplaire” sur LinkedIn. Elle rappelle que la télémédecine, aussi pratique soit-elle, ne peut se substituer à un examen médical rigoureux.
Pour les autres plateformes proposant des services similaires, le message est clair : le modèle économique basé sur la délivrance rapide d’ordonnances sans consultation réelle n’est pas viable juridiquement. D’ailleurs, le placement de Sym Lab Group en redressement judiciaire en octobre 2025 illustre bien les conséquences de ces pratiques.
Les opticiens qui collaboraient avec ces plateformes se retrouvent également dans une position délicate. Certains pourraient être accusés d’avoir pratiqué illégalement la médecine en établissant des diagnostics, alors que leur rôle devrait se limiter à l’adaptation de corrections déjà prescrites.
Télémédecine oui, mais pas n’importe comment 💡
Il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain. La télémédecine, quand elle est bien pratiquée, présente de réels avantages :
– Elle facilite l’accès aux soins dans les déserts médicaux
– Elle réduit les délais d’attente pour certaines consultations
– Elle permet un suivi régulier des patients chroniques
– Elle évite des déplacements inutiles pour des consultations simples
En ophtalmologie, des dispositifs comme les cabines de téléconsultation installées chez certains opticiens peuvent être très utiles, à condition qu’un orthoptiste guide le patient pour les examens et que l’ophtalmologiste procède à une vraie téléconsultation en direct, avec échange visuel et oral.
Le problème n’est donc pas la télémédecine en soi, mais son détournement à des fins purement commerciales, au détriment de la qualité des soins. Comme le souligne le CNPO, une prescription d’ophtalmologie basée uniquement sur des données transmises par un autre professionnel, sans examen clinique approfondi, est une simple ratification sans garantie d’une analyse médicale complète.
L’affaire du Dr G. nous rappelle une vérité fondamentale : la santé n’est pas un produit de consommation comme un autre. Vos yeux méritent mieux qu’une ordonnance expédiée en 24 heures sans que personne ne les ait réellement examinés. La prochaine fois que vous aurez besoin de lunettes, prenez le temps de consulter un vrai professionnel, même si cela demande un peu de patience. Votre vue vous remerciera ! 👓














