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Déserts médicaux : 3000 docteurs juniors déployés, comment sont-ils accueillis sur le terrain ?

Camille par Camille
03/11/2026
dans Santé
Temps de lecture : 11 minutes de lecture

Une réforme ambitieuse pour lutter contre la pénurie médicale

Le dispositif des « docteurs juniors » : qu’est-ce que c’est ?

La réforme de 2022 a profondément modifié la formation des médecins généralistes en France. Désormais, leur cursus s’étend sur neuf ans, s’alignant ainsi sur celui des médecins spécialistes. Cette quatrième année d’internat, baptisée « année d’autonomie supervisée », permet aux jeunes praticiens d’exercer sous la responsabilité d’un maître de stage universitaire.

Concrètement, ces docteurs juniors ont déjà soutenu leur thèse et sont inscrits à l’Ordre des médecins. Ils peuvent assurer des consultations, prodiguer des soins et suivre des maladies chroniques, exactement comme un médecin confirmé. La différence ? Ils restent encadrés par un praticien expérimenté et ne peuvent pas être déclarés médecin traitant par les patients.

Leur rémunération s’élève à environ 2 700 euros bruts mensuels, auxquels s’ajoutent 400 euros de prime d’autonomie supervisée, une prime territoriale pouvant atteindre 1 000 euros selon la zone d’affectation, et des indemnités de garde. Un package financier qui vise à compenser les contraintes liées à l’installation dans des zones parfois éloignées de leur lieu de vie habituel.

80% des affectations dans les zones prioritaires

Le gouvernement a fait le choix stratégique de concentrer ces jeunes médecins là où les besoins sont les plus criants. Selon le ministère de la Santé, 80% des docteurs juniors ont été affectés dans des zones d’intervention prioritaire (ZIP), des zones d’action complémentaire (ZAC) et des quartiers de la politique de la ville.

La répartition géographique reflète cette volonté : l’Île-de-France accueille 400 docteurs juniors, dont 74 en Seine-Saint-Denis et 64 dans l’Essonne. La région Centre-Val-de-Loire, au cœur de la « diagonale du vide » médical, en compte 102, répartis entre le Loir-et-Cher (21), le Loiret (21), l’Eure-et-Loir (18) et l’Indre (16). L’Occitanie, avec 241 praticiens, voit arriver 59 médecins en Haute-Garonne, 35 dans le Gard, mais seulement 6 dans le Lot et en Lozère.

Dans la Vienne, 18 jeunes médecins généralistes exerceront entre trois et quatre jours par semaine pour une durée d’un an, dans le cadre du projet « Terre d’accueil jeunes médecins » piloté par l’Agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine et le conseil départemental.

Un arsenal de mesures pour séduire les jeunes praticiens

Face à l’enjeu que représente la rétention de ces jeunes médecins, les collectivités locales ont déployé un véritable arsenal d’incitations. Car l’objectif n’est pas seulement de les accueillir pour un an, mais de les convaincre de s’installer durablement. 💼

Des incitations financières généreuses mais sont-elles suffisantes ?

Au-delà de la rémunération de base versée par le CHU, les collectivités rivalisent d’imagination pour alléger le poids financier que représente cette année de stage. Le Conseil départemental de l’Eure a créé une aide spécifique de 400 euros par mois. La Communauté d’Agglomération de l’Etampois Sud Essonne permet aux praticiens de cumuler une bourse d’hébergement de 250 euros et une prime de mobilité de 150 euros mensuels.

Ces aides visent à compenser les frais de déplacement et le surcoût d’un éventuel double logement, un point crucial pour des jeunes médecins qui conservent souvent un pied dans leur ville d’origine. Mais les expériences internationales montrent que les incitations financières seules sont rarement suffisantes pour garantir une installation durable.

Bon à savoir 💡
Une étude sur des généralistes australiens a démontré que des conditions d’exercice plus épanouissantes sont souvent plus déterminantes que les seules primes financières pour le choix d’installation.

Le logement, un enjeu crucial pour l’installation

Le logement représente souvent le premier obstacle pratique à l’installation dans une zone rurale ou périurbaine. L’Union des maires de l’Essonne a annoncé mettre à disposition des logements municipaux gratuits ou à loyer très modéré. Cette initiative rappelle les internats ruraux proposant des logements à environ 100 euros par mois, très appréciés des étudiants car ils représentent un gain de temps et d’argent significatif.

Certaines communes vont encore plus loin. La commune du Fenouiller, en Vendée, envisage de débourser jusqu’à 80 000 euros pour rénover un bâtiment communal destiné à loger le docteur junior et sa famille, le temps qu’il trouve un toit définitif. Un investissement conséquent qui témoigne de la détermination des élus locaux à retenir ces jeunes praticiens.

Infrastructures et matériel : des investissements massifs

Mais un logement ne suffit pas : encore faut-il pouvoir exercer dans de bonnes conditions. Le Conseil départemental de Charente-Maritime a mis en place une subvention allant jusqu’à 25 000 euros pour l’aménagement de nouveaux espaces de consultation. Dans la Sarthe, la Communauté de communes Maine Cœur de Sarthe a installé des modules provisoires à La Bazoge pour accueillir immédiatement les renforts, en attendant des travaux plus lourds.

L’ARS Bourgogne-Franche-Comté a débloqué une enveloppe globale de 2 millions d’euros pour moderniser les structures d’accueil, avec des aides atteignant 10 000 euros par cabinet pour équiper les pièces, acheter du matériel médical ou mettre à niveau le système informatique. Du logement au stéthoscope en passant par le logiciel de soins, les élus ne laissent rien au hasard.

Sur le terrain, des réalités contrastées

Si les chiffres et les dispositifs d’accueil semblent prometteurs sur le papier, qu’en est-il vraiment de l’expérience vécue par ces jeunes médecins ? Les témoignages recueillis révèlent un tableau nuancé, entre enthousiasme et désillusion. 🩺

L’enthousiasme des praticiens ruraux : autonomie et richesse de l’exercice

De nombreux jeunes médecins découvrent avec plaisir la richesse de l’exercice en milieu rural. Le Dr La Fata, installé en Ardèche, apprécie l’autonomie accrue et l’étendue des missions, allant jusqu’à participer à la permanence des soins en tant que médecin correspondant du SAMU. Le Dr Capel, à Pontorson, trouve l’exercice rural « plus riche et plus intéressant » tant dans le relationnel avec les patients que dans la pratique elle-même.

La collaboration interdisciplinaire constitue un autre point fort. Travailler au quotidien avec des infirmiers, pharmaciens et kinésithérapeutes est perçu comme un « véritable bonheur » par certains praticiens, favorisant l’échange d’expertise et une meilleure qualité de soins. Un jeune médecin témoigne avoir été « agréablement surpris par l’accueil reçu », notant que l’arrivée d’un jeune praticien « rassure tout le monde » dans une zone rurale.

Le Dr Capel souligne qu’une « bonne équipe » et des locaux bien équipés sont des facteurs clés pour susciter l’envie de s’installer. La pratique en milieu rural peut aussi être vue comme moins soumise au « consumérisme » et au « clientélisme » rencontrés en milieu urbain, permettant une relation médecin-patient plus authentique.

Les défis quotidiens : surcharge, isolement et épuisement

Mais la réalité du terrain n’est pas toujours aussi idyllique. L’image stéréotypée de la ruralité évoque souvent l’isolement professionnel, une surcharge de travail et des difficultés d’accès aux soins spécialisés. Anaïs Werestchack, médecin généraliste, témoigne de la « souffrance » et de l' »épuisement » de ses confrères exerçant dans les déserts médicaux.

Une jeune médecin généraliste exprime même son « dégoût » face aux conditions d’exercice : des journées de 7h à 21h, la rémunération à l’acte, les gardes obligatoires et la difficulté de concilier vie professionnelle et vie de famille, particulièrement pour les jeunes femmes. Ces témoignages rappellent que les primes et le matériel ne suffisent pas si les conditions d’exercice restent épuisantes.

Des doutes sur l’efficacité du dispositif

Certains docteurs juniors expriment des réserves sur la pertinence même de leur affectation. Rémy Saunier, docteur junior à Derval, manifeste son « amertume » : bien qu’étant prêt à s’installer en zone prioritaire et à prendre de nouveaux patients, il se retrouve à suivre des patients ayant déjà un médecin, ce qui lui fait douter de l’intérêt de la démarche.

Sylvaine Le Liboux, médecin généraliste à Valençay, juge la réforme « mal ficelée » car le statut de salarié des hôpitaux universitaires ne donnerait pas aux jeunes médecins « les réflexes du libéral ». Un syndicat évoque un « petit impact » lié à la découverte du territoire, mais « sans garantie qu’ils resteront » après leur année de stage.

Le fait que les docteurs juniors ne puissent pas être déclarés médecin traitant constitue une autre limite. Si leur présence « raccourcit les délais d’attente » pour les consultations, elle ne résout pas la problématique de l’accès à un médecin référent, enjeu pourtant crucial dans les déserts médicaux.

Illustration

Les leçons des expériences internationales

La France n’est pas le seul pays confronté aux déserts médicaux. Les États-Unis, le Canada, la Norvège, le Royaume-Uni et l’Italie font face à des défis similaires. Leurs expériences offrent un éclairage précieux sur les stratégies qui fonctionnent… et celles qui échouent. 🌍

Canada et Australie : le recours aux médecins étrangers

L’Australie et le Canada ont largement misé sur le recrutement de médecins diplômés à l’étranger pour pallier les pénuries dans les zones rurales. En Australie, ces médecins peuvent être assignés à une zone rurale en pénurie pour une durée de dix ans. Aux États-Unis, les zones sous-médicalisées recrutent des médecins étrangers qui s’engagent à y exercer pendant au moins trois ans pour être dispensés de l’obligation de retourner dans leur pays d’origine.

Les provinces canadiennes ont également beaucoup recruté de médecins d’autres pays pour les territoires éloignés, exigeant généralement trois à cinq ans de pratique dans le même lieu après leur formation sur place. Une étude de l’Irdes en France a montré que les médecins diplômés à l’étranger contribuent à renforcer l’offre de soins dans les zones sous-dotées, mais la France y recourt moins que d’autres pays de l’OCDE.

Toutefois, cette politique soulève des questions éthiques et pratiques. Une décision récente de la Cour suprême de la Colombie-Britannique au Canada a fragilisé le recrutement de médecins formés à l’étranger en jugeant que la province ne pouvait pas les obliger à exercer en région rurale, soulevant des inquiétudes quant à l’aggravation de la pénurie dans ces zones.

Allemagne et Québec : la régulation des installations

L’Allemagne et le Québec ont opté pour des systèmes de régulation où le choix d’installation des médecins est encadré par un nombre limité de places par zone géographique. Cette approche tend à une distribution plus équitable, mais ne résout pas toujours les pénuries dans certaines zones.

La France examine également des propositions de loi visant à conditionner le conventionnement des médecins à leur installation dans les déserts médicaux. En avril 2025, l’Assemblée nationale a adopté une mesure de régulation de l’installation des médecins libéraux, exigeant une autorisation préalable de l’Agence régionale de santé (ARS). Dans les zones bien dotées, une nouvelle installation ne serait possible qu’en cas de remplacement poste pour poste.

Cette régulation est perçue comme une « troisième voie » nécessaire face à l’inefficacité des incitations seules. Toutefois, certains estiment que des mesures trop contraignantes pourraient être contre-productives à long terme, détournant les médecins de ces types d’exercice.

États-Unis : former des médecins issus des zones rurales

Les États-Unis, avec le Physician Shortage Area Programme (PSAP) en Pennsylvanie, recrutent et forment des étudiants ayant grandi en milieu rural, souhaitant y pratiquer la médecine de famille. Cette approche part du principe que les médecins originaires de zones rurales sont plus susceptibles de s’y installer durablement.

La Drees suggère que la diversification de l’origine territoriale et sociale des étudiants en médecine pourrait, à terme, mieux équilibrer la répartition des professionnels. Cependant, l’augmentation du nombre de diplômés ne suffit pas à elle seule à régler les problèmes de répartition géographique, les zones urbaines restant privilégiées.

Au-delà des docteurs juniors : quelles solutions durables ?

Le déploiement des 3000 docteurs juniors constitue une bouffée d’oxygène pour les cabinets débordés, mais les experts s’accordent à dire qu’il s’agit d’un « coup de pouce » bienvenu mais « insuffisant » face à l’ampleur de la crise. La situation des déserts médicaux s’est considérablement dégradée : le nombre de médecins généralistes a diminué de 8,4% depuis 2007 et de 11% entre 2010 et 2022. 📉

En 2023, plus de 30% des Français vivaient dans une zone où l’offre de médecins généralistes était insuffisante. D’ici 2024, 6 millions de Français n’avaient pas de médecin traitant, et 87% du territoire était classé en désert médical. Face à cette réalité alarmante, quelles solutions durables peuvent être envisagées ?

La régulation des installations : une troisième voie nécessaire

L’Académie nationale de médecine a mis en évidence que les jeunes médecins tendent à réduire leur temps de travail, signifiant qu’un départ à la retraite peut potentiellement nécessiter l’arrivée de deux jeunes médecins pour le remplacer. Cette réalité démographique rend d’autant plus urgente la nécessité de mieux répartir les professionnels sur le territoire.

La mesure de régulation adoptée en avril 2025 par l’Assemblée nationale représente un tournant. En exigeant une autorisation préalable de l’ARS pour toute nouvelle installation, elle vise à éviter la concentration excessive de médecins dans les zones déjà bien dotées. Cette « troisième voie » entre la liberté totale d’installation et la coercition pure pourrait s’avérer plus efficace que les seules incitations financières.

Télémédecine et partage de compétences

Le « Pacte contre les déserts médicaux » du printemps 2025 prévoit le développement de la télémédecine et le partage de compétences entre professionnels de santé. La téléconsultation est présentée comme une solution innovante et concrète pour améliorer l’accès aux soins dans les déserts médicaux, permettant aux patients de consulter un médecin sans se déplacer.

Le Sénat, en 2024, a préconisé le transfert de compétences vers d’autres professionnels de santé pour les zones les moins bien dotées. Infirmiers en pratique avancée, pharmaciens avec des missions élargies, sages-femmes avec des compétences étendues : autant de pistes pour soulager les médecins généralistes et améliorer l’accès aux soins de premier recours.

Une « mission de solidarité » proposant aux médecins libéraux de consacrer deux jours par mois à des consultations dans les zones prioritaires a également été débattue. Des propositions antérieures incluaient aussi de favoriser le cumul emploi-retraite pour les médecins et de promouvoir l’exercice multisite.

La co-construction locale, clé de la réussite

Les expériences internationales et françaises convergent vers une conclusion : la co-construction locale, combinant leviers non financiers et financiers, est jugée la stratégie la plus efficace pour ancrer durablement les professionnels de santé sur un territoire.

Au-delà des primes et du matériel, c’est l’amélioration globale des conditions de vie et de travail qui fait la différence. Cela inclut l’accompagnement des professionnels sur le terrain, des mesures de soutien pour améliorer leur cadre de vie, comme le logement ou l’aide à l’emploi du conjoint. Le programme américain « Dr Doc » vise ainsi à améliorer la santé et le bien-être psychologique des médecins ruraux par des stratégies de soutien.

L’Académie nationale de médecine a proposé en 2023 un « service médical citoyen » d’un an pour les jeunes diplômés dans les zones sous-denses, basé sur un engagement contractuel sans coercition, pour renforcer la présence médicale et éclairer les choix de carrière. Cette approche volontaire pourrait s’avérer plus efficace que les dispositifs imposés.

Le ministère de la Santé estime que l’arrivée des docteurs juniors pourrait générer « plusieurs millions de consultations supplémentaires ». Pour les médecins déjà en place et surchargés, cette initiative représente un « grand espoir » de trouver un successeur à leur départ à la retraite. Mais pour transformer cet espoir en réalité durable, il faudra aller au-delà des mesures temporaires et repenser en profondeur l’organisation territoriale de l’offre de soins.

La fin du numerus clausus, dont les effets sont attendus d’ici 5 à 10 ans, devrait également contribuer à augmenter le nombre de médecins formés. Mais comme le souligne la DREES, l’augmentation du nombre de diplômés ne suffit pas à elle seule à régler les problèmes de répartition géographique. C’est bien une approche globale, combinant formation adaptée, régulation intelligente, conditions d’exercice améliorées et soutien local, qui permettra de lutter efficacement contre les déserts médicaux.

Les 3000 docteurs juniors qui ont pris leurs fonctions en novembre représentent une première étape encourageante. Leur expérience sur le terrain, les enseignements qu’ils en tireront et leur éventuelle installation durable seront scrutés de près dans les mois et années à venir. Car c’est bien de l’avenir de l’accès aux soins pour des millions de Français qu’il s’agit. 🏥💙

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Journaliste spécialisée en santé et bien-être, Camille informe avec clarté et passion pour inspirer des choix de vie sains et éclairés.

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